La fin ou le début des tiers-lieux ?

Après la maison et le travail, les environnements sociaux que nous fréquentons sont appelés des tiers-lieux. Ce sont des lieux de rencontre, d’aventure et pourtant de sécurité et de contrôle. Müge Özman[1], Mélissa Boudes[2], Cynthia Srnec (FESP-MGEN)[3], Nicolas Jullien[4] et Cédric Gossart[5], membres du laboratoire d’idées INESS de l’IMT, explorent dans cette tribune notre relation aux tiers-lieux et les difficultés posées ou les possibilités offertes par le numérique.

 

« L’espace est un symbole commun de liberté dans le monde occidental. L’espace est ouvert ; il suggère le futur et invite à l’action […]. Être ouvert et libre, c’est être exposé et vulnérable. […] Comparé à l’espace, le lieu est un centre calme de valeurs établies. Les êtres humains ont besoin à la fois de l’espace et du lieu. Les vies humaines sont un mouvement dialectique entre le refuge et l’aventure, l’attachement et la liberté ».

Yi-Fu Tuan, Les lieux et les espaces, 1980

 

Constatant que les humains passaient décidément beaucoup de temps dans les cafés, restaurants, bibliothèques, bars, ou autres salons de coiffure, Ray Oldenburg proposa l’expression de « tiers-lieux » pour qualifier ces lieux autres que la maison ou le travail.  S’ils portent des noms différents à travers le monde, ils assurent toujours la même fonction essentielle de socialisation, de moment de pause, d’exposition pour s’ouvrir aux autres, mais en relative sécurité. Qui aurait cru qu’un virus allait brusquement priver des milliards d’humains de ces espaces de vie locaux en les transformant en zone de vulnérabilité ?

Pour nombre d’humains, la pandémie Covid-19 entraîna une extension de leurs espaces virtuels en contractant l’espace physique jusqu’à l’ultime refuge : le domicile. Des visioconférences à la chaîne en passant par les « apéros Zoom », les technologies numériques ont assuré une certaine continuité des interactions sociales. Y compris en intensifiant parfois les liens au niveau d’un immeuble ou d’un quartier ou en explorant de nouvelles formes de travail. Elles ont aussi montré que pour beaucoup de rencontres la virtualité était suffisante, économisant au passage des milliers de tonnes de CO2. Le monde d’après est d’abord celui d’une activité humaine soutenable, et pour ces usages là au moins le numérique a prouvé son efficacité.

Cependant les technologies numériques ont aussi suscité des inquiétudes en matière d’accessibilité ou d’exposition de soi. Explorer sereinement ces nouveaux espaces demande des possibilités de refuge et des garanties de contrôle. Pilotées par les algorithmes de plateformes mondialisées, les technologies numériques façonnent nos modes de vie en matière de communication, d’information, de consommation, sans forcément laisser la possibilité d’exprimer notre attachement au « lieu » et notre besoin de le façonner.

Entre tiers-lieu et virtualité

Entre l’infiniment grand des espaces numériques et l’intime du foyer, n’y aura-t-il plus rien dans ce « monde d’après » ? Comment les systèmes d’espace-refuge tels que les tiers-lieux fleurissent-ils à nouveau et sèment les graines d’une plus forte résilience aux chocs extérieurs ? Doit-on renoncer aux technologies numériques pour sauver nos chers tiers-lieux ? Le succès de la réouverture des bars et des restaurants montre que ce besoin de socialisation proche est toujours là. Mais pour communiquer de vive voix au-delà du territoire local, n’avons-nous le choix qu’entre des déplacements physiques destructeurs pour la planète et des interactions numériques sous contrôle d’acteurs globaux, incontrôlables au niveau des individus d’où un sentiment accru de vulnérabilité ?

Heureusement, notre choix ne se limite pas à cette alternative binaire. Des solutions, nombreuses, cherchent à combiner l’efficacité des technologies numériques avec une dynamique de communautés locales. Prenons l’exemple des Fablabs. Avec près de 400 actifs en France, ces « laboratoires de fabrication » mettent à disposition de manière collaborative des technologies numériques pour résoudre des problèmes concrets. La plupart sont des unités de fabrication à petite échelle ouvertes au grand public, sachant faire preuve d’une grande flexibilité pour adapter leurs processus de production aux besoins de leurs communautés locales. Dès le début du confinement le Réseau français des FabLabs a réorganisé les activités locales de ses membres afin de produire et distribuer masques et visières. Ils ont notamment mis en libre accès les plans et directives de fabrication et fourni des conseils techniques et logistiques.

 

Comment les makers ont créé une usine géante en une semaine contre le Covid – Monsieur Bidouille

 

D’autres initiatives locales basées sur des plateformes numériques contrôlées par leurs utilisateurs ont accru leur activité pour fournir des services, partager des ressources et renforcer la résilience des communautés locales. Nous pensons à Pwiic, une plateforme d’entraide entre voisins pour s’approvisionner en médicaments ou alimentation pendant la période de confinement. Ou à Open Food Network, qui appuie l’organisation de circuits courts alimentaires, ainsi qu’à Coopcycle pour la livraison d’achats en ligne. Cette dernière aide les coursiers à vélo à s’organiser sous forme associative ou coopérative pour obtenir des conditions de travail plus dignes que d’autres plateformes plus connues. Les restrictions de déplacements et de rencontres imposées par le confinement bénéficieront peut-être à des plateformes de voyage solidaire tels que Les oiseaux de passage, associant lien humain et tourisme.

Les outils numériques forgeant de telles plateformes peuvent eux aussi être développés de façon locale, ou/et par leurs utilisateurs. Le mouvement des logiciels libres a été précurseur, mais des initiatives de production et d’hébergement local d’outils libres existent aussi. C’est l’ambition du Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (ou CHATONS), lui aussi fort actif avant et pendant la crise que nous traversons.

Les communs

Bien que digitales, les plateformes peuvent avoir des effets tangibles importants sur les lieux et les personnes, par exemple l’augmentation du prix des logements induite par les locations touristiques. Dans ce contexte, comment préserver la vitalité de nos lieux locaux sans pour autant renoncer aux apports du numérique ?

Le premier forum français des plateformes coopératives a mis en lumière l’importance des partenariats entre pouvoirs publics locaux et plateformes numériques. Cela afin de concevoir de nouveaux modèles économiques soutenables d’un point de vue social et écologique. Illustré par la présentation d’avril 2020 de Plateformes en Communs – le réseau français des plateformes coopératives – à la Commission Européenne, elles peuvent accroître la résilience des territoires et renforcer leur autonomie tout en partageant les ressources à travers une gouvernance inclusive.

Ces solutions proposées par des citoyens, des acteurs de l’économie sociale et solidaire et du secteur public représentent des alternatives aux technologies à tendance monopolistiques. Parce qu’elles proposent une gouvernance plus proche et surtout partagée des besoins locaux, elles inventent de nouveaux tiers-lieux virtuels. En mettant en commun du temps, des technologies numériques, des connaissances et bien d’autres ressources au service d’autres citoyennes et citoyens et en organisant une gestion collective de ces ressources, ces acteurs ont ouvert la porte à de nouveaux « communs » numériques.

Comme les communs physiques, les communs numériques reposent sur la cogestion par une partie des utilisateurs de ressources (numériques) permettant au plus grand nombre d’en profiter. Ces communs, physiques autant que numériques, sont toujours menacés par le délitement du collectif et par la concurrence de solutions privées plus attrayantes, au moins sur le court terme. Mais le succès des initiatives que nous avons présentées – et de bien d’autres –, leur flexibilité et leur résilience en cette période de crise ont montré leur efficacité. Ce sont des réponses viables, résilientes et probablement plus soutenables quant à la diffusion, l’appropriation et le contrôle des technologies et de l’espace numérique.

Ce que montrent le numérique et ces initiatives, c’est que le lieu n’est pas forcément physique. C’est ce qui est proche, familier, ce sur quoi on peut agir, peser. Même confinés, les lieux n’ont pas été effacés de l’horizon de l’activité humaine et ont continué à organiser et à accueillir l’action collective, notamment dans des tiers-lieux virtuels. Le confinement a été majoritairement une période d’exclusion des tiers-lieux de loisir ainsi que le théâtre d’innovations sociales et numériques ancrées dans le territoire. La création et rénovation des communs – tangibles, intangibles et mixtes – à l’initiative des plateformes coopératives nous amène à repenser les dimensions et potentialités des tiers-lieux au XXIe siècle. Mais pas ce qui les rend si nécessaires : ce sont des lieux d’exploration, certes, mais que les participants peuvent contrôler, des lieux qu’ils peuvent contribuer à façonner et organiser, en un mot : gouverner.

 

[1] Müge Özman est chercheuse à l’Institut Mines Télécom Business School.

[2] Mélissa Boudes est chercheuse  à l’Institut Mines Télécom Business School.

[3] Cynthia Srnec est chercheuse à la Fondation d’entreprise MGEN pour la santé publique et chercheuse associée au LITEM.

[4] Nicolas Jullien est chercheur à IMT Atlantique et membre du groupement d’intérêt scientifique GIS Marsouin.

[5] Cédric Gossart est chercheur à l’Institut Mines Télécom Business School.

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