Wikipédia au temps de la crise covid-19

Wikipédia offre un contenu librement réutilisable, objectif et vérifiable, que chaque citoyen peut modifier et améliorer. Cet objectif est difficile à assurer lorsqu’il s’agit de documenter en temps réel une crise caractérisée par l’incertitude, comme celle liée à l’épidémie actuelle de covid-19. À Télécom Paris, Caroline Rizza, chercheuse en sciences de l’information, et Sandrine Bubendorff, sociologue, se sont penchées sur la façon dont les crises sont abordées sur Wikipédia ; un sujet qu’elles étudient depuis trois ans au sein du projet ANR MACIV. Dans cette interview croisée, elles expliquent les ressorts de la production de contenus concernant la crise sanitaire, en la comparant à des crises plus ponctuelles comme celle des attentats du 13 novembre 2015.

 

Pourquoi regarder Wikipédia en période de crise ?

Sandrine Bubendorff : Dans nos travaux, nous nous intéressons à la circulation de l’information en temps de crise. Or, Wikipédia est un lieu où les articles sont créés très rapidement à l’occasion d’un évènement, avec un objectif : faire une synthèse de l’information disponible. Nous regardons donc comment cette synthèse est construite. Cela nous permet d’analyser comment l’information circule et est agrégée autour d’un événement qui est en train de se dérouler. Par exemple, comment les contributeurs délibèrent-ils en temps réel de ce qui fait une bonne source ? L’idée est de comprendre comment la page Wikipédia peut amener du sens par rapport aux évènements.

Sur Wikipédia, la crise sanitaire actuelle est-elle appréhendée comme n’importe quelle autre crise ?

Caroline Rizza : Notre travail sur Wikipédia a débuté sur les crises dites de sécurité civile. En particulier, nous nous sommes concentrées sur les attentats du 13 novembre 2015. Nous avons étudié la dynamique de création des pages, les débats entre contributeurs sur ce qui constitue une source fiable ou non, les stratégies de construction des arborescences pour présenter au mieux l’information… La particularité des crises de sécurité civile, c’est qu’elles se déroulent sur un temps court. Qu’il s’agisse d’un attentat, d’une inondation, ou d’un accident industriel, le temps de la crise est habituellement rapide : qu’elle soit « anticipée »  ou inattendue, on observe une montée en pic de crise rapide avec un « retour à la normale » dans les heures ou les jours qui suivent. Avec la crise sanitaire actuelle, la temporalité est différente. Elle se caractérise par une montée en crise qui stagne ensuite en plateau sans réelle prévision possible du retour à la normale. Du fait de cette stagnation en plateau, nous retrouvons donc sur Wikipédia un mélange de mécanismes, certains propres aux crises, d’autres plus proches des questions soulevées par des sujets plus communs.

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Quels sont les mécanismes de production de connaissance typiques des crises sur Wikipédia ?

SB : La première caractéristique, c’est une création très rapide d’une page liée à l’évènement, avec des informations très synthétiques. Pour les attentats du 13 novembre par exemple, la première entrée de la page était : « Fusillade dans le 11e arrondissement, en direct sur BFM TV ». En moins de 5 minutes, elle a été corrigée par une autre personne pour modifier le terme « fusillade », et enlever la mention de BFM TV. Dans ces situations, nous observons une construction de l’information très rapide, et itérative. C’est quelque chose que l’on retrouve dans les pages concernant la crise liée à l’épidémie de covid-19.

Ensuite, il y a toute une activité au niveau des pages secondaires de Wikipédia : celles qui permettent les échanges entre membres de la communauté. Les premiers débats sont en général sur la pertinence même de créer une page dédiée ou non : est-ce que les faits sont suffisamment importants pour paraître dans une encyclopédie ? C’est un débat qui impacte l’architecture des pages sur un évènement : tel sous-évènement a-t-il le droit à une page dédiée ? Par exemple dans le cas de la crise covid-19, nous assistons à des débats pour savoir si chaque pays doit avoir une page dédiée à la situation, ou s’il faut plutôt tout centraliser sur une page. Ces débats sont intéressants puisqu’ils permettent de voir comment les événement sont hiérarchisés. Avec toujours sur Wikipédia, cette volonté de produire du savoir encyclopédique, pérenne.

Pourquoi y a-t-il des débats sur le fait de créer ou non des pages liées à certains sujets ?

CR : La spécificité d’un sujet de crise sur Wikipédia est aussi de voir un afflux de nouveaux contributeurs pour documenter le sujet, probablement dû au caractère évènementiel de la crise. La communauté de rédacteurs ne sera donc pas constituée uniquement d’habitués, et plusieurs visions vont s’opposer. Les nouveaux contributeurs ont tendance à produire très rapidement du contenu et à documenter le sujet avec une approche journalistique. Les contributeurs plus réguliers, que nous avons interrogés, ont témoigné d’une pratique spécifique pour ce type d’article, à savoir ne pas intervenir immédiatement. Ils attendent un ou plusieurs jours que  les contributions se stabilisent de manière à réviser l’article plus en profondeur sur le fond et la forme. Ils ont donc plutôt une approche encyclopédique. Ils réfléchissent à l’évènement traité sous l’angle du savoir : l’information doit durer dans le temps.

Quelles sont les différentes approches des sujets par les contributeurs de Wikipédia ?

SB : Pour les contributeurs réguliers que nous avons rencontrés, l’urgence n’est pas de donner une information, mais de livrer une synthèse de l’information. De manière générale, Wikipédia ne traite que des sources secondaires. Il faut que l’information existe ailleurs pour être citée dans Wikipédia, et ces sources doivent faire consensus. Le contenu mis en avant doit donc être vérifié, crédible, ce qui impose une temporalité différente de la mise en ligne d’information « de sources primaires ». Les contributeurs réguliers interviennent d’ailleurs en général dans un second temps sur les pages liées aux crises, une fois que les contenus produits simultanément à l’événement se stabilisent. Ils effectuent un travail éditorial en éliminant les anecdotes pour ne garder que la synthèse importante, en restructurant les pages, en améliorant les sources…

Pour illustrer cette problématique, il y a eu un débat sur la meilleure source à utiliser pour référencer les chiffres de nombres de cas et de décès liés à l’épidémie de covid-19. C’est une discussion typique de l’opposition entre des approches qu’on pourrait qualifier d’encyclopédique ou de journalistique. Chaque pays met à jour et communique quotidiennement ses données. L’OMS en revanche les met à jour avec 24 à 48 heures de retard, le temps de les agréger. Sur Wikipédia, le débat porte donc sur quelles données prendre en compte. Finalement, le consensus porte plutôt pour l’instant sur une utilisation des chiffres de l’OMS, même s’ils viennent avec du retard. C’est ce consensus qui a été trouvé par les contributeurs.

En haut de la page relative à l’épidémie de covid-19, Wikipédia juxtapose deux bandeaux pour avertir ses lecteurs sur le manque éventuel d’information. Le premier est spécifique à la crise sanitaire actuelle, le second est commun aux pages concernant un évènement en cours.

 

La crise sanitaire a-t-elle des caractéristiques qui lui sont propres dans la manière dont elle est abordée sur Wikipédia ?

SB : La crise liée à covid-19 a deux différences avec les crises de sécurité civile telles que des attentats : sa temporalité et sa dimension scientifique. Parce qu’elle se déroule dans un temps long, les débats s’étendent également dans le temps. Bien que la crise ait débuté il y a plusieurs mois, les pages affichent encore des bandeaux spécifiques avertissant le lecteur que les informations peuvent être erronées ou obsolètes, et qu’elles concernent un évènement en cours. Ces bandeaux sont très intéressants car ils témoignent de la construction des savoirs encyclopédiques en temps réel. En arrière-plan se jouent des débats entre contributeurs pour savoir quelles sources scientifiques prendre en compte: ne faut-il parler que des articles scientifiques publiés ? Faut-il intégrer les articles en cours de relecture par les pairs ? Tout cela témoigne de la manière dont le collectif produit une information qui dure dans le temps et se rapproche finalement plus des débats que l’on observe sur des articles « hors crises » entre les contributeurs sur Wikipédia. Les articles scientifiques, les ouvrages, sont des sources que les wikipédiens ont l’habitude d’utiliser et donc de discuter.

Pourquoi autant de personnes se portent bénévoles pour effectuer spontanément un tel travail de documentation encyclopédique ?

CR : L’une des idées qui émerge de nos travaux sur les crises, c’est que les citoyens contribuent pour trouver du sens, et pour combler un vide d’information. Pour être plus précise, à l’instar d’autres chercheurs, nous avons souligné que toute crise vient avec son lot d’incertitudes. Cette incertitude se traduit chez les citoyens par de l’anxiété. Face à ces incertitudes et à l’anxiété qu’elles engendrent, les citoyens vont tenter de « résoudre »  ces questions. Ils vont essayer de comprendre ce qui se passe et ce qui devrait se faire, voire ce qu’ils devraient ou pourraient faire. Ils se réunissent, communiquent au moyen de leur smartphone ou s’organisent via les médias sociaux. C’est exactement ce que nous avons mis en évidence pour Wikipédia : En l’absence d’une communication de crise efficace, les citoyens sont plongés dans une incertitude, qu’ils vont essayer de lever par la coproduction de contenu encyclopédique informatif. Le travail communautaire — le débat sur les sources et la qualité de l’information — leur permet alors de trouver un peu de certitude dans la masse d’informations parfois contradictoires qui circulent et, finalement, de combler un vide informationnel qui laisserait place à des rumeurs ou à de fausses informations. C’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui, et ce n’est pas pour rien qu’on a associé à la pandémie du covid-19 l’idée d’ “infodémie”.

Wikipédia est-elle la seule plateforme qui permette cela ?

CR : Non, nous parlons là de Wikipédia mais c’est aussi quelque chose que nous avons observé lors de nos travaux sur Twitter. Finalement ce que nous avons mis en évidence sur cette question dans le cadre du projet ANR MACIV dans lequel nous sommes impliquées, c’est que malgré les finalités principales de chacun de ces médias — la construction d’un savoir encyclopédique sur Wikipédia et la diffusion d’informations sur Twitter — les citoyens sont très attentifs à la véracité de l’information. Ils vont mettre en place des mécanismes de vérification intrinsèques : dans les commentaires aux posts sur le fil Twitter par exemple, et sur la page de discussion d’un article sur Wikipédia. C’est d’ailleurs à ce titre que nous avons émis l’hypothèse que Wikipédia constitue un « réseau social numérique » au même titre que Twitter ou Facebook lors d’une crise, du fait de la forte activité de la page de discussion relative à la crise.

 

Propos recueillis par Benjamin Vignard, pour I’MTech.

 

MACIV : les réseaux sociaux en temps de crise

Caroline Rizza et Sandrine Bubendorff sont chercheuses au sein de l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation, une unité mixte de recherche (UMR 9217) Télécom Paris/CNRS/École polytechnique/Mines ParisTech. Elles sont engagées dans le projet MACIV (MAnagement of CItizens and Volunteers : social media in crisis situation), dont Caroline Rizza est coordinatrice scientifique, financé par l’ANR via le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale. Depuis 2018, le projet MACIV s’interroge notamment sur la création et la circulation de l’information sur les médias sociaux en temps de crise. Au préalable, une étude exploratoire financée par la Zone de Défense et de Sécurité de la Préfecture de Police de Paris dans le cadre du consortium Euridice piloté par le Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS), avait permis d’initier ces  travaux. Les partenaires du projet MACIV sont I3-Télécom Paris, IMT Mines Albi, le LATTS, la Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises, VISOV, NDC, et la Zone de Défense et de Sécurité de la Préfecture de Police de Paris.

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