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Quèsaco l’économie sociale et solidaire ?

Fournisseuses de légumes en circuit-court, les AMAP sont des représentantes emblématiques de l'économie sociale et solidaire. Mais elles ne sont pas les seules organisations de l'ESS : banques coopératives, associations ou mutuelles en sont d'autres exemples.

L’économie sociale et solidaire (ESS) rassemble des organisations soucieuses de répondre à des problématiques humaines de manière responsable. Loin d’être un épiphénomène, l’ESS occupe une part non négligeable de l’économie en France et dans le monde. Et contrairement aux idées reçues, ses principes sont loin d’être nouveaux. Mélissa Boudes, chercheuse en management à Institut Mines-Télécom Business School, décrypte pour nous les fondamentaux de cette économie.

 

Qu’est ce qui fait la particularité de l’économie sociale et solidaire ?

Mélissa Boudes : L’économie sociale et solidaire (ESS) repose sur une organisation différente et complémentaire de l’économie publique et de l’économie capitaliste. Elle se revendique au service de l’humain. Par exemple, les organismes qui font partie de l’ESS sont soit à but non lucratif, soit ont une lucrativité limitée. Dans ce deuxième cas, les profits sont majoritairement réinjectés directement dans les projets, et non reversés sous la forme de dividendes à des actionnaires. D’une manière générale, les organisations de l’ESS ont une gouvernance démocratique, où les décisions se prennent de manière collective selon le principe « une personne égale une voix » en impliquant les utilisateurs des services qu’elles fournissent.

Quelles organisations retrouve-t-on dans cette économie ?

MB : C’est très vaste ! Les associations rentrent typiquement dans ce cadre-là. Même si des associations sportives ou des associations de quartier — par exemple — ne se revendiquent pas nécessairement de l’ESS, elles en font partie de par leurs statuts. À côté, on retrouve des coopératives, des mutuelles, des entreprises sociales de tailles très différentes et dans des secteurs très diversifiés. On peut citer le groupe coopératif Up — anciennement Chèque déjeuner — qui a aujourd’hui une dimension internationale, des mutuelles de santé, des coopératives viticoles, des banques coopératives…

Depuis quand cette économie existe-t-elle ?

MB : Nous avons coutume de dire qu’elle existe depuis le XIXe siècle. L’économie sociale et solidaire s’est développée en réponse à la révolution industrielle. À cette époque, les travailleurs sont entrés dans un lien de subordination difficile à accepter dont ils ont voulu sortir. Des organisations alternatives ont alors vu le jour, mettant les préoccupations des travailleurs au centre de leurs questionnements. Les premières organisations de ce type étaient des sociétés de secours mutuel pour accéder aux soins et des  coopératives de consommation pour faire face au problème d’accès à l’alimentation de bonne qualité. À l’époque, il était en effet fréquent que les gens s’endettent pour acheter de la nourriture. Les citoyens se sont donc structurés de manière collective pour s’entraider et faciliter l’accès à une bonne alimentation à prix abordable.

Pourquoi alors entend-on beaucoup parler d’économie sociale et solidaire depuis quelques années seulement ?

MB : C’est vrai que nous avons l’impression d’assister à une réémergence de l’ESS, qui a même fait l’objet d’une loi en 2014. L’ESS apparait aujourd’hui sur le devant de la scène notamment parce que les enjeux qui l’ont fait naître au XIXe siècle ré-émergent : accès à une nourriture non polluée, accès aux soins des travailleurs « ubérisés »… Les AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) ou encore les plateformes coopératives comme Label Emmaüs illustrent la façon dont l’ESS peut répondre à ces nouvelles attentes. Si leur récente médiatisation peut laisser penser que leurs modes d’organisation sont nouveaux, elles s’appuient en réalité sur des pratiques qui existent depuis des siècles. Cependant, les structures historiques de l’ESS sont aujourd’hui moins visibles pour nous car elles se sont institutionnalisées. Par exemple, nous recevons parfois des invitations à participer aux assemblées générales de nos banques ou de nos mutuelles… Nous n’y prêtons pas attention, mais cela montre que chacun de nous, sans forcément le savoir, fait  partie de l’ESS.

L’économie sociale et solidaire est-elle un phénomène de petite échelle, ou occupe-t-elle au contraire une grande place dans l’économie ?

MB : L’ESS existe partout à l’échelle de la France, mais aussi partout dans le monde. Il faut comprendre que les organisations de l’ESS ont pour vocation d’apporter des solutions à des problématiques humaines universelles : meilleur accès à l’éducation, à la mobilité, à la santé… En France, l’ESS représente 10 % de l’emploi. Cette part monte à 14 % si on exclut l’économie publique et que l’on regarde juste l’emploi privé. De nombreuses start-up se créent sur le modèle de l’ESS. Il s’agit donc d’un phénomène important de l’économie.

N’importe quelle organisation peut-elle se revendiquer de l’économie sociale et solidaire ?

MB : Non, il faut soit définir des statuts compatibles avec l’ESS dès la création de l’organisation, soit demander un agrément si l’on est déjà une entreprise avec un statut commercial. Plus précisément, il s’agit de l’agrément Entreprise solidaire d’utilité sociale, attribué par les Direccte au niveau régional.  L’agrément est attribué si l’entreprise montre qu’elle respecte un certain nombre de principes, dont l’utilité sociale, une politique de rémunération limitée par les statuts, une absence des marchés financiers…

Comment l’économie sociale et solidaire s’articule-t-elle avec la notion de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ?

MB : En pratique, les notions de RSE et d’ESS se rencontrent parfois quand les entreprises commerciales qui veulent développer leur RSE nouent des partenariats avec des entreprises de l’ESS. Toutefois, les deux concepts sont indépendants. La notion de RSE révèle cependant un mouvement de l’économie qui accorde de plus en plus d’importance à la finalité sociale des organisations. De plus en plus d’entreprises commerciales s’hybrident d’ailleurs : sans devenir des entreprises de l’ESS, elles s’imposent par exemple des échelles de salaires limitées pour éviter les grosses rémunérations. Nous sommes en train de glisser vers un environnement où les dichotomies se lissent. On ne peut plus raisonner aujourd’hui avec d’un côté les organisations vertueuses de l’ESS, et de l’autre une économie capitaliste motivée par le profit. La limite n’est plus du tout aussi nette.

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