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Uranium : un passé pas si stérile

En prélevant des sédiments en aval d'un site uranifère, les chercheurs veulent étudier l'impact de l'ancienne activité d'extraction de l'uranium sur l'environnement et le vivant. Photo : zatu.org

Au XXe siècle, l’industrie minière a extrait pendant plus de 50 ans de l’uranium des sols de la France métropolitaine. Reliques de ces exploitations, les stériles miniers sont la matière qu’il a fallu excaver avant d’atteindre les gisements. Aujourd’hui encore, cette terre faiblement radioactive divise les populations locales. Certaines veulent voir les stériles évacués de leur territoire. D’autres y sont indifférentes. Pour mieux évaluer l’impact de ces restes, et les risques perçus par les riverains, le projet Pollusols lié à la Zone Atelier Territoires Uranifères (ZATU), impliquant IMT Atlantique, adopte une dimension interdisciplinaire.

 

1946. Début des trente glorieuses. Afin de soutenir l’essor économique national, la France accroît et diversifie sa production énergétique. L’extraction d’uranium débute en métropole pour satisfaire les besoins de l’industrie nucléaire. L’activité perdurera jusqu’en 2001, année de fermeture de la dernière mine dédiée à cet élément radioactif, en Haute-Vienne. Pendant 55 ans, ce sont 52 millions de tonnes de minerais exploitables, contenant 76 000 tonnes d’uranium, qui ont été sortis des 210 sites miniers uranifères en France. Une masse considérable, difficile à se représenter, et qui pourtant ne pèse pas lourd à côté des 170 millions de tonnes de roche qu’il aura fallu excaver avant d’atteindre les gisements convoités. Dits « stériles », ces matériaux sortis de Terre au préalable ont une teneur en matière radioactive trop faible pour les industriels. Mais ces restes de l’exploitation minière portent bien mal leur nom au vu de la nature des débats qu’ils déchainent encore aujourd’hui.

Jusqu’en 2009, sous réserve d’un accord préfectoral, les stériles uranifères pouvaient être utilisés comme remblais pour le terrassement préalable à la construction de bâtiments ou de routes. Une pratique à laquelle la circulaire Borloo — alors ministre de l’écologie et de l’énergie — a mis fin le 22 juillet de cette année-là. « Cette circulaire confiait également à l’IRSN [Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire] le recensement de tous les sites de stockage de stériles miniers, et aux anciens exploitants la charge d’effectuer des bilans environnementaux de ces stériles » relate Sophie Bretesché. Sociologue à IMT Atlantique, elle s’intéresse à la perception du risque perçu par les populations locales à l’égard de ces stocks de roche. Car si la circulaire Borloo interdisait « tout nouveau projet de valorisation des stériles issus d’anciennes mines d’uranium » c’est parce que les doutes sur leur dangerosité inquiétait certains experts et les populations depuis quelques années.

L’uranium présent naturellement dans la roche est l’isotope 238. Le sol d’une parcelle d’habitation peut en receler plusieurs kilos. L’eau de mer en contient quelques milligrammes par tonne. Fort heureusement, les rayonnements de l’uranium 238 ne sont pas très pénétrants. En revanche, cet isotope se désintègre naturellement en d’autres éléments radioactifs, parmi lesquels : l’uranium 234, le radium ou le radon. Ce dernier est particulièrement dangereux, mais également très fragile. Dans les territoires au sol granitique, connu pour contenir plus d’uranium, le radon produit par la roche souterraine se désintègre en remontant à la surface et ne présente que peu de risque. Mais pour les maisons construites sur des stériles réutilisés lors d’opérations de terrassement, les caves mal aérées et plus proches de la matière radioactive peuvent présenter des concentrations supérieures aux recommandations de l’IRSN.

Une question de perception

« Sur certains sites, les stériles vont donc être considérés comme des déchets radioactifs, alors que sur d’autres ils sont perçus comme du simple remblai » rapporte Sophie Bretesché. Ses recherches sur la perception des stériles sont essentiellement menées dans le cadre du projet Pollusols, lancé  en 2015 pour une durée de 5 ans, et financé par la région Pays de la Loire. Il associe l’IMT, le CNRS, les universités de Nantes et d’Angers, le BRGM et l’Ifsttar pour étudier différentes sources de pollution, dont les sites miniers. L’un des premiers constats des scientifiques est la spécificité des territoires vis-à-vis de la question des stériles. « Sur la longue durée, il y a de fortes différences de perception de ces restes entre l’Ouest et le centre de la France » remarque la sociologue.

Dans le Limousin, la mobilisation des populations est ainsi beaucoup plus forte. La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) est intervenue pour faire des mesures et contester celles effectuées par Orano (anciennement Areva) et l’IRSN. La CRIIRAD met notamment en cause la méthodologie employée pour effectuer les mesures, comme la hauteur des capteurs par rapport au sol, ou les lieux de collecte des données. Ce débat technique a conduit des associations limousines à se mobiliser pour que les stériles soient classifiés par l’ANDRA comme des déchets nucléaires. « Dans l’Ouest en revanche, les mobilisations sont bien plus faibles, et les stériles ne sont pas autant liés à une condition de déchet nucléaire » compare Sophie Bretesché. Sur ces sites de l’Ouest métropolitain, les stériles sont placés à côté des sites miniers, et moins de contestations existent visant à les faire déplacer.

La base de données nationale MIMAUSA est consultable sur le site de l'IRSN. Elle rassemble des informations sur les anciens sites miniers d'uranium du territoire.
La base de données nationale MIMAUSA est consultable sur le site de l’IRSN. Elle rassemble des informations sur les anciens sites miniers d’uranium du territoire.

 

Pour comprendre cette différence, Sophie Bretesché s’est attachée à identifier des variables culturelles des territoires. Un travail réalisé sur la base de ceux d’Antoine Ghérardi, étudiant en Master d’aménagement. « Au début nous pensions que l’orientation politique des citoyens pouvait être un facteur d’explication » se rappelle-t-elle. Mais sur les sites miniers de La Commanderie et de Saint-Pierre, situés respectivement dans les Deux-Sèvres (Ouest) et le Cantal (centre), les votes n’expliquent rien. « Les deux lieux ont en commun un même vote de droite plutôt conservateur, alors que les degrés de mobilisation sont complètement différents. » Les causes de l’opposition ou de la tolérance à l’égard des stériles sont plutôt à chercher dans le passé historique des régions, ainsi que dans la structuration des familles.

« Dans le Limousin, au début de l’exploration dans les années 1940, le CEA nouvellement créé a exproprié des familles pour obtenir les terrains propices à l’exploitation minière » détaille la sociologue d’IMT Atlantique. Cet évènement a structuré les familles entre elles dans une opposition aux organisations en charge de l’exploitation. « Cela a fédéré des relations à l’intérieur et entre les familles et créé une défiance collective envers l’activité, qui reste encore présente aujourd’hui. » La dimension collective de la propriété foncière constitue un élément d’explication des mobilisations locales contre l’exploitant. « La structuration des citoyens en familles communautaires et la prépondérance des propriétés collectives sur un territoire sont deux des facteurs représentatifs des populations dans le rejet des stériles miniers » souligne Sophie Bretesché. Il faut ajouter à ces caractéristiques celle de vouloir une reconversion des anciennes mines à des fins touristiques. Les risques liés à la radioactivité prennent alors des airs de frein à l’attrait des territoires. Dans ces conditions, les citoyens évoquent le problème des stériles en utilisant le terme de nucléaire.

À l’inverse, les populations qui acceptent la présence de ces déchets d’exploitation « n’en parlent pas comme de quelque chose qui relève du nucléaire » pointe la chercheuse.  Le rapport à l’uranium et aux stériles est banalisé. Les citoyens les considèrent comme des déchets qui ont toujours été présents sur le territoire. Ces personnes, habitant plutôt l’Ouest de la France donc, « sont structurées en petites propriétés, avec un profil de famille plutôt individualiste. » Un des paramètres facilitant l’acceptation est la conversion des sites miniers en nouvelles activités industrielles. Les populations sont alors moins exposées aux stériles, situés sur des terrains privés et non dans l’espace public.

Faire avancer le débat technique

Au-delà de l’étude de la perception du risque, le projet Pollusols sur les sites miniers souhaite apporter de nouveaux éléments au débat sur les stériles. Entre la CRIIRAD et Orano, les arguments s’enfoncent dans une confrontation technique. Sur les territoires des anciennes mines, des commissions de suivi de site (CSS) se montent. Elles impliquent non seulement les deux acteurs précédents, mais également les collectivités territoriales, les riverains ou des associations citoyennes, et l’État. « Dans les CSS, c’est expertise contre expertise » témoigne Sophie Bretesché. « Chacun apporte ses mesures et c’est une bataille d’experts qui exclut les citoyens. » Pollusols est une tentative de créer un laboratoire citoyen qui sorte de ce cadre ultra-technique.

Aux sciences sociales — dont les travaux de sociologie de Sophie Bretesché — le projet associe des sciences plus techniques. Gilles Montavon est radiochimiste au laboratoire Subatech, une unité de recherche rassemblant IMT Atlantique, le CNRS et l’Université de Nantes. Il étudie la diffusion de l’uranium et de ses descendants radioactifs dans l’environnement. « Je m’intéresse à la notion de source de pollution : comment les polluants sont-ils libérés ? Comment vont-ils se diffuser ? Où se réaccumulent-ils sur le territoire ? » détaille le chercheur. Le but est donc de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la propagation de la radioactivité.

Comment la biodiversité est-elle affectée par un contexte d'irradiation chronique ? C'est une question à laquelle les chercheurs s'attachent.
Comment la biodiversité est-elle affectée par un contexte d’irradiation chronique ? C’est une question à laquelle les chercheurs s’attachent.

 

Une fois les sites à forte concentration isolés, le chercheur, en collaboration avec des écologues et des géochimistes, s’attache à décrire la vie qui se développe dans ces milieux renforcés en radioactivité naturelle. Végétaux, microorganismes ou animaux sont étudiés pour comprendre l’empreinte environnementale d’un site uranifère. L’objectif recherché détonne avec le débat technique classique autour des stériles : il ne s’agit pas là d’effectuer la mesure la plus précise possible des rayonnements, mais bien d’en évaluer l’impact. « Nous cherchons des bio-indicateurs plus sensibles que d’autres et nous développons des méthodes pour comprendre les mécanismes qui conduisent au transfert de la radioactivité vers le vivant. Cela contribue à la compréhension des conséquences de la radioactivité — à de faibles doses — sur la vie » souligne Gilles Montavon.

La méthodologie est minutieuse. Il faut d’abord trouver un site sur lequel la concentration de rayonnement varie. Sur l’ancienne mine de Rophin par exemple, dans le Puy-de-Dôme, les niveaux de radioactivité les plus faibles ne dépassent pas le niveau bruit de fond géochimique, tandis que les plus élevés atteignent jusqu’à dix fois ce niveau. Ce gradient permet d’évaluer comment, sur un même site, les espèces sont affectées par des degrés de radioactivité différents. « Cette comparaison est cependant délicate car il faut prendre en compte tous les paramètres pouvant affecter la vie (type de milieu, présence de métaux toxiques à l’échelle des traces, activités agricole…) » avertit le radiochimiste de Subatech. Le site de Rophin présente pour cela un avantage puisqu’il s’agit d’un site isolé où la végétation a repris ses droits depuis sa fermeture en 1959. Bien qu’il ait subi des opérations de réaménagement en 1984 et 2002, « l’absence d’activité humaine forte permet d’avoir des espèces présentes depuis plus de 50 ans » souligne Gilles Montavon.

Prendre ces précautions est plus que nécessaire. Dans un débat où chaque mesure, chaque résultat peut devenir un sujet de controverse dans un contexte « sensible », il est crucial de proposer une méthodologie rigoureuse pour s’assurer des conclusions des études menées. Le projet Pollusols n’est qu’une étape du processus ; l’ambition est de créer un espace de recherche pérenne qui traite des problématiques d’empreinte, d’impact et de perception du risque autour des matières radioactives naturellement présentes (ou NORM, pour Naturally Occuring Radioactive Materials) et dans lequel le monde académique a son rôle à jouer en lien avec les citoyens. Gilles Montavon avertit déjà : « Pollusols continuera après 2020 quoi qu’il advienne. La question est de savoir comment poursuivre la structuration de notre réseau, en gagnant une visibilité nationale puis européenne. »

 

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