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Entre inclusion et exclusion, l’impact social réel du numérique en France

Le projet ANR Capacity a étudié durant quatre ans l’impact d’internet sur le pouvoir d’action des Français. Par une enquête sociologique d’envergure nationale, il a notamment permis de mettre en évidence certains mécanismes d’inclusion et d’exclusion sociale. Les chercheurs du groupement d’intérêt scientifique Marsouin — qui réunit IMT Atlantique, les 4 universités bretonnes, l’Ensai et Sciences-Po Rennes — livrent ainsi un des premiers travaux de cette ampleur en France.

 

Le numérique renforce-t-il les inégalités ? Ou au contraire permet-il aux plus démunis et aux moins inclus d’augmenter leur pouvoir d’action ? Sur cette question très politique, le débat public a souvent clivé les opinions, et rarement produit une réponse claire. Peut-être manquait-il une enquête sociologique de grande ampleur dédiée au lien entre numérique et autonomisation des citoyens. Le projet Capacity a vu le jour avec l’ambition de faire face à ce manque de données scientifiques. Financé par l’agence nationale de la recherche (ANR), il implique IMT Atlantique, la Fondation internet nouvelle génération (FING) et l’Université Rennes 2. D’une durée de quatre ans, il s’achèvera à l’automne 2018 et livre déjà ses premiers résultats. Au cœur de l’étude se situe une enquête menée auprès de 2036 français représentatifs de la population nationale des 18 ans et plus. « Nous avons voulu voir quels groupes sociaux tiraient le mieux parti d’Internet sur différentes aspects de la vie sociale : apprentissage, exercice de la citoyenneté, sociabilisation… » résume Margot Beauchamps, géographe à IMT Atlantique.

84 % des français majeurs utilisent internet. Pour les 16 % restants, deux justifications principales émergent : une grande majorité d’entre eux n’y voient pas d’intérêt (63 % des non utilisateurs), quand d’autres (21 % des non utilisateurs) ne savent simplement pas comment faire. Ces résultats apportent deux enseignements. D’abord, les considérations économiques ne sont pas la raison principale de la non-utilisation d’internet. Un résultat déjà observé au cours d’études précédentes mais que ces résultats viennent confirmés. Ensuite, ces données peuvent être mises en regard avec des enquêtes statistiques précédentes sur la proportion des Français n’utilisant pas Internet. Depuis cinq ans, cette part ne diminue plus, montrant que le déploiement de cette technologie au sein de la population nationale atteint un seuil.

Internet, vecteur de connaissances ?

Si la majorité des Français naviguent sur Internet, les usages sont bien différents. Cette diversité s’observe notamment dans l’utilisation du réseau pour accéder à la connaissance. Les MOOC et autres cours en ligne, fer de lance de l’enseignement numérique, sont consultés par 15 % des internautes. « Ce qui est intéressant, c’est de regarder qui en majorité utilise les MOOC » pointe la géographe. « D’après nos résultats, ce sont essentiellement les personnes les plus diplômées, ce qui tend à renforcer les inégalités de capital culturel » poursuit-elle. Parmi les utilisateurs déclarant ne jamais avoir assisté à un MOOC, 45 % d’entre eux déclarent qu’Internet leur a « donné des opportunités pour se former », ce qui s’explique par les multiples modalités informelles d’apprentissage en ligne : tutoriel en ligne, approfondissement d’un sujet en lisant des sites web… Et là encore les personnes les plus diplômées sont celles qui ont le plus de chance de faire partie de cette catégorie.

Pour Margot Beauchamps, cela n’a rien de vraiment surprenant. Les travaux de Pierre Bourdieu ont depuis un certain temps montré que la reproduction sociale des inégalités passait aussi par la transmission des dispositions à l’apprentissage. « Ces personnes disposent de comportements, hérités de leur parents ou acquis par l’éducation, qui les favorisent dans l’acquisition de nouveaux savoirs ; et ils perçoivent Internet comme une source de savoirs. » Toutefois, un faible nombre d’individus interrogés échappent à cette règle. Sur l’échantillon de 2036 français, les chercheurs ont mis en évidence un groupe de 62 personnes qui constituent les personnes exploitant au maximum les possibilités d’internet pour acquérir de la connaissance. Ces individus suivent généralement plusieurs cours en même temps, parfois même plusieurs par jour, de manière très régulière.

Ouverture sociale numérique

L’enquête Capacity montre également que certains usages du numérique contribuent à la correction des inégalités. C’est le cas par exemple des sociabilités. Les personnes aux plus faibles revenus indiquent en effet qu’Internet leur a permis de s’ouvrir à d’autres milieux sociaux. Si l’enquête ne permet pas de détailler comment se déroule cette ouverture, une précédente enquête réalisée en 2014 par le GIS Marsouin avait déjà montré que l’utilisation de Facebook pour enrichir sa sociabilité était plus répandue chez les personnes aux plus faibles revenus. Or la facilitation de l’ouverture sociale est bel et bien un facteur de réduction des inégalités car elle favorise, par exemple, l’accès à l’emploi. En somme : la richesse et la diversité des relations d’un individu lui permettent une meilleure acquisition de l’information sur les opportunités professionnelles, et favorise donc son accès à l’emploi.

L’enquête Capacity montre que le caractère inclusif ou exclusif d’Internet n’est pas tant lié à la technologie elle-même qu’à ses usages. Pour compléter ces résultats, le projet a également mené des enquêtes ethnographiques de terrain. « Nous avons suivi les habitants d’une petite commune rurale de centre-Bretagne pour voir si internet levait des contraintes spatiales et temporelles » précise Margot Beauchamps. Comment l’activité professionnelle est impactée ? Est-ce qu’Internet modifie l’acquisition des biens ? Deux exemples de questions qu’un tel travail de terrain permet d’étudier. En proposant un travail sociologique à la fois local et national, Capacity permet donc de faire progresser le débat sur le potentiel du numérique. Le projet ANR ne se limite plus à étudier le numérique comme un tout homogène dont l’impact serait uniforme. Il rappelle que la puissance du réseau à modifier de nombreux aspects de notre vie implique d’étudier la complexité des mutations sociales en prenant en compte leur diversité.

En savoir plus sur les conclusions de Capacity

 

Étudier les mutations sociales à l’échelle internationale

L’enquête Capacity permettra d’apporter la contribution française au World internet project  (WIP). Ce projet international réunit 30 centres de recherche dans le monde avec pour objectif de mener des enquêtes comparatives entre les différents pays sur l’impact d’Internet dans la société. Tous les trois ans, le consortium s’accorde sur des questions à poser aux citoyens des pays concernés. Le questionnaire Capacity intégrait ainsi les 20 questions du WIP pour la contribution française. Le WIP est le premier projet à vouloir créer une base de données internationale sur les usages numériques des citoyens.

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