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Comment les classes populaires se sont-elles emparées des outils numériques ? L’exemple de Facebook

Crédits : William Iven

Depuis plus d’une dizaine d’années, l’usage des outils numériques et la connectivité à Internet se sont largement développés dans tous les foyers, classes populaires incluses. Pourtant, très peu d’études existent sur les usages spécifiques du numérique chez cette partie de la population. Dans le cadre du projet Poplog, dont Télécom ParisTech est partenaire, Dominique Pasquier, chercheuse en sociologie, a étudié cette problématique via des entretiens mais également à l’aide d’un corpus de données issues de comptes Facebook*.

 

Les chiffres de la connectivité à Internet des ménages modestes ont explosé. Selon l’INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques), en 2006, 47,9% des employés et 37% des ouvriers avaient accès à internet à domicile. Ces chiffres sont passés à 88% pour les ouvriers et 91,5% pour les employés. En 10 ans, l’usage d’internet s’est complètement installé dans l’organisation de la vie des classes populaires.

Pourtant, en sciences sociales, presque aucune étude ne s’intéresse aux relations que les classes populaires entretiennent avec le numérique. « Rien ne dit que les usages d’internet sont les mêmes en haut et en bas de l’échelle sociale ! » explique Dominique Pasquier, chercheuse en sociologie à Télécom ParisTech et directrice de recherche au CNRS.

C’est de ce constat qu’est parti le projet Poplog. Financé par l’ANR, il a pour partenaire Télécom ParisTech, le Centre Atlantique de Philosophie et l’Université de Bretagne Occidentale. C’est à l’usage du numérique des classes populaires non-précaires que les chercheurs se sont intéressés. À l’inverse des classes très modestes vivant dans les périphéries urbaines, les individus étudiés vivent en milieu rural, et sont donc plus souvent propriétaires de leur logement. « C’est une fraction de la population constituée en grande partie de familles traditionnelles, il y a très peu de familles monoparentales » précise Dominique Pasquier. « Ils sont en général pas ou peu diplômés, et occupent des postes d’ouvriers ou d’employés. »

Dans le cadre de ce projet, pour étudier cette catégorie de la population et son lien avec les outils numérique, Dominique Pasquier s’est intéressé tout particulièrement à l’usage qu’elle fait du réseau social Facebook.

 

Les données de comptes Facebook comme matériaux de recherche

La chercheuse en sociologie a tout d’abord tenté de récolter des informations à travers différents dispositifs d’enquête, et notamment via des entretiens. Mais très peu ont répondu favorablement à une demande d’entretien. Des difficultés connues en sociologie générale, selon Dominique Pasquier, notamment lorsque l’étude porte sur les classes populaires. « Ces personnes ne voient pas très bien ce qu’est la sociologie et les buts de ces entretiens », constate-t-elle. « Puis c’est une population qui reçoit surtout la famille à la maison, pas des étrangers. Il y a donc un phénomène de rejet. »

La difficulté a été contournée grâce à un autre projet, Algopol, mené par le Centre d’analyse et de mathématique sociales, Orange Labs France Télécom, LIAFA, et Linkfluence de 2012  à 2015. L’équipe a réalisé une grande enquête sur les réseaux Facebook, et ont enregistré et anonymisé les données d’environ 15 000 comptes. Sur 15 000, seuls 50 correspondaient aux profils sociaux qui intéressaient le projet Poplog. Une quantité adaptée à une étude qualitative de ces données.

« Le principe, c’est que je n’avais pas le droit de rencontrer les personnes à qui appartenaient ces comptes », explique Dominique Pasquier. « Je disposais seulement de leur âge, de leur sexe, de leur commune de résidence, du nombre d’amis et des contenus échangés, en dehors des photos personnelles. » Mais ces contenus restreints étaient suffisants pour tirer une analyse sociologique de ces données. Surtout que les renseignements qu’ils ont apportés étaient complémentaires des informations récoltées lors des entretiens. « Ces deux matériaux n’amènent pas le même éclairage », poursuit la chercheuse. « Les données Facebook sont des échanges dans lesquels le sociologue n’intervient pas. Alors qu’en entretien, la personne va vouloir donner une bonne image d’elle-même et ne va donc pas parler de certains sujets. »

Ainsi, certaines thématiques liées à l’usage du numérique ne se retrouvaient qu’en entretien, comme la recherche d’informations ou les achats en ligne. À l’inverse, certains sujets n’étaient abordés que sur Facebook, comme les problèmes d’emploi, ou encore le malaise du célibat subi, qui touche particulièrement les hommes non-qualifiés.

 

Une grande hétérogénéité dans l’usage de Facebook

« Les 50 comptes correspondaient exactement à ce que je cherchais : des adultes, entre 30 et 50 ans, habitants à la campagne, ouvriers ou employés des services à la personne » explique Dominique Pasquier. « Et là, on se rend compte que les usages de Facebook sont extrêmement hétérogènes. » Tous les types d’utilisateurs existent : un certain nombre essaie le réseau social mais ne sait pas quoi dire, n’a pas assez de retours et abandonne. D’autres essaient à tout prix d’attirer l’attention, partagent des formules toutes faites ou des liens frappants. Certains sont très prolixes sur les événements de leur vie quotidienne, tandis que d’autres n’en parlent jamais.

Néanmoins, certains comportements et phénomènes se retrouvent régulièrement sur cette sélection de comptes. « Il y a toute une circulation de phrases sur la vie, qui expriment une forme de morale commune qui circule. Lors des interviews, les personnes les appelaient des ‘’citations’’ » constate Dominique Pasquier. « D’autre part, quand quelqu’un poste un statut, l’entourage qui répond est intergénérationnel, et mixte sexuellement. »

Enfin, certaines confidences relatives aux difficultés sentimentales de certains hommes, dans le cas de célibat subi ou de séparation, attire l’attention de Dominique Pasquier. Elle a analysé ces discours, et comment l’entourage y répondait. « Certains récits étaient très agressifs, avec des propos misogynes. Dans ce genre de cas, il y avait toujours un retour de l’entourage, surtout des femmes, qui venaient contrecarrer les propos émis. »

En effet, pour la chercheuse, le but était de travailler à la fois sur ce qui est raconté sur le réseau social et les réactions de l’entourage : « J’analyse ces contenus comme des choses que les personnes ont considéré dignes d’être racontées et d’être sues par l’entourage Facebook, qui, dans le cas de cette partie non précaire des classes populaires, est surtout constitué des amis proches et de la famille ».

 

Un usage différent des outils numériques

« Je pense que c’est aussi une enquête qui montre que ces gens s’en sortent bien avec internet, mais d’une façon complètement autre », explique Dominique Pasquier.  « Dans le cas de Facebook, le réseau social est en réalité principalement utilisé pour maintenir un lien de parentèle. »

Lors de ces analyses et des entretiens, la chercheuse remarque d’autres spécificités dans l’utilisation des outils numériques dans la population étudiée. «  C’est un univers social où les usages fonctionnent différemment, c’est important que les pouvoirs publics le sachent ! » constate Dominique Pasquier. En effet, les politiques publiques vont vers la mise en place de contacts entièrement numérisés par mail avec les institutions d’aide sociale, comme Pôle Emploi ou la Caisse d’allocations familiales. Une transformation numérique qui pose problème. Lors de son étude, la chercheuse constate ainsi que ses enquêtés n’utilisent pas le mail comme moyen de communication interpersonnelle, mais uniquement pour les achats.  « Ce sont des adresses mail communes aux conjoints ou à toute la famille. À force de faire des achats sur le net, les mails de Pôle Emploi vont se retrouver noyés au milieu de 200 spams de promotions » constate la chercheuse. « Il y a ainsi une sorte de rage qui s’installe dans cette population, à cause de cette impossibilité à se contacter. »

D’où l’importance de continuer à travailler sur la question du numérique et de son utilisation par les classes populaires… Tout en restant vigilant. Si beaucoup d’étudiants en sociologie sont intéressés pour travailler sur des corpus numériques, ce type de matériaux pose des problèmes méthodologiques. « Beaucoup de données sont anonymes, on ne sait souvent pas qui les a produites », explique Dominique Pasquier. « Aussi, on ne se rend pas toujours compte que 50% de la participation en ligne est produite par 1% de la population, des contributeurs intensifs. On prend alors pour des phénomènes de masse des choses qui sont en réalité bien plus anecdotiques. » Mais, malgré ces problématiques, les données numériques conservent « un potentiel magnifique, parce qu’on peut travailler sur des gros volumes de données et des phénomènes de réseaux… » De quoi comprendre comment s’organisent certains univers sociaux.

 

* Le séminaire i3 sur les méthodologies d’analyses des données numériques
en sciences sociales

Le projet Poplog et les recherches de Dominique  Pasquier ont été présentés dans le cadre du séminaire Méthodes pour l’analyse de la participation en ligne, organisé par i3, une unité mixte de recherche du CNRS dont Télécom ParisTech est membre. Ce séminaire, qui dure jusqu’en juin 2018, s’intéresse aux questions de méthodes lors de l’exploitation de données numériques dans la recherche en sciences humaines et sociales. Les débats portent sur la constitution des corpus, les méthodes d’analyses et l’articulation des données numériques avec les dispositifs d’enquêtes classiques.

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