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Quand la science-fiction est mise au service de la vulgarisation scientifique – Entretien avec Roland Lehoucq

Couverture de l'ouvrage "Faire de la science avec Star Wars" de Roland Lehoucq, publié aux éditions Le Bélial' et illustré par Manchu.

Qu’est-ce que l’énergie ? Qu’est-ce que la puissance ? Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA et enseignant à l’École Polytechnique et à Sciences Po, passe par la science-fiction pour expliquer des principes scientifiques au grand public. Star Wars, Interstellar, Seul sur Mars… Des films connus et appréciés, transformés en tremplin pour rendre la science accessible à tous. À l’occasion de sa conférence « Énergie, science et fiction » du 7 décembre dernier à IMT Mines Albi, Roland Lehoucq nous explique sa démarche en tant que vulgarisateur.

 

Quelle est votre démarche à travers cette conférence « Énergie, science et fiction » ? Comment abordez-vous la science à travers la science-fiction ?

L’objectif de cette conférence est de parler de science au grand public en prenant la science-fiction comme prétexte. J’ai choisi de traiter un thème transversal, l’énergie, et d’en parler à travers plusieurs films ou œuvres de science-fiction. Cela permet alors de questionner notre monde : qu’est-ce qu’il nous manque pour faire les choses que l’on voit dans la science-fiction ? Ce questionnement est un point de départ pour aborder des faits scientifiques : expliquer ce qu’est l’énergie,  la puissance, donner quelques propriétés et ordres de grandeur… En général, les situations de fiction présentées mettent en jeu des quantités d’énergie et des puissances si considérables qu’elles sont pour l’instant au-delà de notre portée. L’humanité dispose, certes, de beaucoup d’énergie, et c’est pour cette raison qu’elle transforme aussi radicalement la planète Terre. Mais cette abondance d’énergie durera-t-elle ? Arrivera-t-on un jour au niveau de ce qui est montré dans la science-fiction ? Ce n’est pas certain !

Cette démarche est en réalité également adoptée par la science-fiction, qui est une mise en scène des progrès scientifiques et techniques faite pour nous faire réfléchir sur les conséquences de ces évolutions. Cela peut concerner l’énergie, la génétique, l’intelligence artificielle, les robots… C’est un questionnement du réel, mais qui n’hésite pas à déformer les faits pour produire une œuvre attractive. Les œuvres de fiction ne s’embarrassent en effet pas toujours des détails scientifiquement pertinents, et, souvent, elles violent allégrement un certain nombre de lois de la physique, mais ce n’est pas très grave. Cela ne participe en rien à la qualité narrative des œuvres, et ne change pas la pertinence des questions posées !

 

Ce type d’approche permet-il de toucher un public plus large ? Le ressentez-vous lors de vos interventions ?

Je ne sais pas si je touche un public plus large, mais je vois que mon public est ravi d’aborder ces sujets, que ce soit les seniors ou les plus jeunes. J’utilise des œuvres cinématographiques parmi les plus connus, bien qu’elles ne soient pas forcément les plus intéressantes du point de vue scientifique. S’il n’y a pas beaucoup de réflexion de haute volée dans Star Wars, il y a néanmoins plein de choses analysables en termes de contenu, notamment sur l’énergie. On peut par exemple estimer la puissance en watts des Jedi, et les classer… Ma démarche est alors de dire : admettons que cela existe, regardons ce que l’on peut en tirer comme informations sur le film et, en retour, ce que l’on peut comprendre de notre monde. Les jeunes gens répondent positivement, parce que j’utilise des choses qui font partie de leur culture. Mais cela marche aussi avec les autres générations !

 

Comment en êtes-vous venu à diffuser la culture scientifique avec la science-fiction comme porte d’entrée ?

J’aime et je fais des sciences depuis que j’ai 6 ans, et je lis de la science-fiction depuis que j’en ai 13. Puis j’ai fait de la vulgarisation dans des camps d’astronomie en tant qu’animateur, de 17 à 23 ans. Apprendre des choses et parler de celles qui m’ont émerveillé, qui m’ont intéressé, ou que j’ai trouvé étonnantes, m’a toujours plu ! C’est naturel pour moi !

M’est ensuite venue l’envie, dans les années 2000, de diffuser les connaissances à plus grande échelle, par des livres, des articles. L’idée d’utiliser les littératures de l’imaginaire, la bande dessinée, le cinéma pour diffuser les connaissances est venue assez vite. D’autant plus que personne ne faisait cela à cette époque ! Si vous vouliez alors parler d’astrophysique, vous aviez en face de vous des vulgarisateurs comme Hubert Reeves, Michel Cassé, Marc Lachièze-Rey ou Jean-Pierre Luminet… Je ne voulais pas refaire ce qu’ils avaient si bien fait. J’ai eu envie de me démarquer, de faire quelque chose de différent et en accord avec mes goûts !

 

Quels conseils donneriez-vous aux chercheurs pour mieux diffuser la culture scientifique ?

La vulgarisation est non-intuitive pour un chercheur, parce qu’elle consiste essentiellement à faire des choix cornéliens pour ne dire en un temps forcément limité que ce qui est le plus utile pour le grand public. Très souvent, le travail du chercheur, toute son intelligence, tous les efforts qu’il a fournis pendant sa carrière, concernent un domaine très restreint.  Évidemment, c’est de son domaine d’expertise qu’il veut parler. Mais le grand public, pour comprendre les raisons qui ont amené le chercheur à travailler sur ce domaine, a besoin d’un certain nombre de prérequis. Et si ces prérequis sont inexistants, ou trop courts, le public ne peut pas comprendre l’intérêt du sujet et ses problématiques étudiées. Il faut donc y consacrer du temps alors que ce sont des généralités pour les chercheurs et les chercheuses. Il faut ainsi passer, sur une heure de conférence, quarante-cinq minutes à exposer les prérequis et quinze minutes à expliquer son domaine de recherche. Il faut se mettre au service de la discipline, s’effacer et éviter ce « syndrome du spécialiste », qui consiste à parler uniquement de ce qui est important pour soi, de ses 10 ou 15 années de recherche. C’est une démarche tout à fait légitime, mais le chercheur qui tombe dans ce piège risque de perdre son public !

Ensuite, il faut essayer de rendre la science « aimable ». La science est souvent vue comme quelque chose de compliqué, qui nécessite un effort pour être compris. Comme ailleurs, il faut indéniablement travailler pour arriver à en saisir toutes les subtilités. Il s’agit alors d’en faciliter l’accès, et les méthodes dépendent des sensibilités de chacun. Enfin, il faut montrer au grand public que la science, ce n’est pas qu’une accumulation de connaissances, mais un cheminement intellectuel, une méthodologie. On peut ainsi pratiquer les sciences à titre d’exercice pédagogique en utilisant des choses qui ne relèvent pas forcément des sciences, comme la science-fiction !

 

Roland LehoucqRoland Lehoucq

Agrégé de physique et ancien élève de l’ENS, Roland Lehoucq est astrophysicien au CEA de Paris-Saclay, enseignant à l’Ecole polytechnique et à Sciences Po. Il a écrit de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique utilisant la SF comme prétexte comme La SF sous les feux de la science ou Faire de la Science avec Star Wars. Il a récemment publié Les idées noires de la physique aux éditions Les belles lettres, écrit en collaboration avec Vincent Bontems, philosophe des sciences, et illustré par Scott Pennor’s. Trous noirs, matière noire, énergie noire… autant de concepts scientifiques abordés dans cet ouvrage, vus à travers les yeux d’un astrophysicien et d’un philosophe.

 

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