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Risks, La confiance, un outil pour réduire le risque technologique ?

La confiance, un outil pour réduire le risque technologique ?

Cet article fait partie de notre dossier consacré à la confiance, publié à l’occasion de la sortie du cahier de veille de la Fondation Mines-Télécom : « Les nouveaux équilibres de la confiance : entre algorithmes et contrat social ».

Sociologue à IMT Atlantique, Sophie Bretesché est spécialiste de la question des risques dus aux technologies. Elle a longuement travaillé sur la problématique du réaménagement des anciennes mines d’uranium en France métropolitaine. Pour elle, la confiance entre les parties prenantes sur chaque site minier est primordiale pour mieux prévenir les risques. Un cas d’étude emblématique, à l’heure où le développement technologique semble s’emballer.

 

« Propriété privée ». Le promeneur qui aime à se balader dans les bois de sa région connaît bien ce panneau. Parfois accroché à un grillage métallique, il brise tout espoir de poursuivre plus avant la recherche de cèpes. Face à tant d’adversité, le marcheur rebroussera alors chemin, s’imaginant peut-être que derrière la clôture se cache un somptueux château oublié. La réalité peut néanmoins être quelque peu différente. Car s’il existe bel et bien des terrains forestiers aux mains de particuliers, certains sont également d’anciens sites au passé industriel bien chargé, sous la responsabilité d’entreprises exploitantes. Dans l’Ouest de la France, certains panneaux « Propriété privée » sont par exemple venus remplacer le message « Stockage de déchets radioactifs ».

Témoins gênants des mines d’uranium qui ont fleuri sur le territoire des années 1950 aux années 1990, ces affichages ont été supprimés par les acteurs privés en charge de l’exploitation et de la réhabilitation de ces sites. L’oubli est souvent l’outil utilisé pour enfouir le débat sur le devenir de ce patrimoine local. Mais vouloir faire disparaître les traces de l’activité uranifère n’est pas forcément le meilleur choix. « Toute rupture doit s’accompagner d’une continuité historique » avertit Sophie Bretesché, sociologue à IMT Atlantique et directrice de la chaire Risques émergents et technologie. Dans le cas des mines d’uranium, les parties prenantes n’ont pas pris en compte les traces laissées par l’exploitation : elles ont simplement voulu les faire oublier dans une période où le nucléaire suscitait la controverse. La surveillance mise en œuvre à travers des instruments de mesure a été déployée sur les sites sans continuité avec l’histoire et le passé des territoires. Pour la chercheuse, le problème associé à ce type de gestion des risques est qu’il peut générer « un regard de défiance de la société vis à vis des décisions prises. Sans prise en compte du passé et de l’histoire, la mesure du risque s’avère dépourvue de sens et l’avenir incertain. »

Défiance d’autant plus renforcée que les anciennes mines ne sont pas sans risques. Sur certains sites, des résurgences d’eau ont été constatées dans des champs agricoles à proximité. Des effondrements de chaussée ont également eu lieu, entraînant la destruction de camions. Lorsque de tels évènements surviennent, les citoyens manifestent leur mécontentement, s’engagent dans une posture de contestation et initient des contre-expertises qui, inévitablement, font ressurgir le passé uranifère des territoires. Apparaissent alors des projets de développement des sites mis au point sans tenir compte de la présence d’anciennes mines d’uranium. Localement, les rapports entre pouvoirs publics, citoyens et entreprises gestionnaires se détériorent faute d’accord sur la nature de l’héritage et de l’empreinte laissée par le passé uranifère. Les projets sont remis en question et ne se résoudront parfois que plusieurs années après.

 

La confiance pour mieux prévenir les risques

Il existe cependant des exemples pour lesquels le patrimoine minier a été pris en compte dès le début. Sophie Bretesché prend l’exemple d’un ancien site à 30 km de Nantes. Lorsque la question des « stériles » — les roches extraites des mines mais trop pauvres en uranium pour être exploitées — est apparue, les citoyens des zones environnantes ont été consultés. À leur demande, une cartographie des lieux liés à l’industrie minière a été créée, expliquant entre autres l’histoire de l’industrie, et recensant les endroits où sont encore stockés des stériles. « Les nouveaux habitants reçoivent une brochure avec ces informations » raconte la sociologue. « Là où l’histoire aurait pu être mise sous le tapis, c’est la carte de la transparence qui est jouée, en informant clairement les nouveaux arrivants des lieux où s’est jouée l’histoire minière du territoire. »

Cet exemple est emblématique du rôle joué par la culture locale dans la prise en compte des risques. Dans le cas de cette mine, un travail de recherche a été initié pour rendre compte de la mémoire du site. Cette démarche conduite avec les anciens mineurs, les élus, et les associations de défense de l’environnement a permis d’écrire l’histoire du site à partir des connaissances des citoyens. Afin d’éviter que « l’histoire ne bégaye », la recherche a repris le fil de l’exploitation depuis les premières explorations jusqu’à l’époque contemporaine. « C’est une autre façon d’aborder la question des risques », explique Sophie Bretesché. « Cela permet d’embarquer les citoyens en acceptant leur connaissance locale des sites, et d’évoquer plus largement la question du patrimoine. C’est une autre façon de faire de la recherche en développant notamment les dispositifs des sciences participatives. »

De manière plus institutionnalisée, la confiance s’établit lorsque les différents acteurs économiques sur un site minier acceptent de s’entendre. Sophie Bretesché reprend l’exemple emblématique de cette ancienne mine d’uranium riveraine d’une carrière. La commission locale d’information et de suivi (CLIS), présidée par le maire de la commune abritant le site, réunit l’ancien exploitant et le carrier. « Les deux industriels présentent à tour de rôle les résultats relatifs au suivi de leur activité. Plus qu’une surveillance institutionnelle, cela induit une vigilance au niveau local. La continuité de l’histoire industrielle à travers la présence de la carrière permet précisément cette continuité historique » souligne-t-elle. « Le débat prend une tonalité plus positive et entraîne une meilleure régulation à l’échelle du territoire. »

 

Imprévisible technologie

La confiance est un paramètre d’autant plus crucial que le risque lié aux sciences et à la technologie est par essence imprévisible. « Les mines sont emblématiques de la différence de temporalité entre l’exploitation d’une technologie et la gestion des conséquences de celle-ci » constate Sophie Bretesché. En 40 ans, les mines d’uranium ont jailli en France métropolitaine et se sont éteintes. Mais les retombées et les risques qu’entraine leur création se comptent en centaines d’années. La transparence et la transmission de l’information, déjà importantes pour assurer l’unité des populations à une période donnée, prennent une dimension encore plus grande lorsqu’il s’agit d’assurer la résilience des populations face aux risques à l’échelle de plusieurs générations d’individus.

Sur ce point, les mines sont loin d’être un cas particulier. Les travaux menés par la chaire de Sophie Bretesché à IMT Atlantique regorgent d’exemples. « Les emails sont une technologie complètement intégrée dans les entreprises, mais la société a mis 30 ans à réaliser qu’elle pouvait avoir des conséquences néfastes sur les organisations » pointe-t-elle à la volée. Bien que les mines d’uranium et les boîtes mails soient des entités bien différentes, elles se rejoignent sur la méthode à adopter pour mieux prévenir les risques. Dans les deux cas, « les communautés directement exposées aux risques doivent être prises en compte. La culture locale est primordiale pour réduire le risque, il ne faut pas la laisser de côté. »

 

Pour en savoir + sur les recherches de Sophie Bretesché :

De la trace au récit : retrouver le temps de faire mémoire ensemble

Pour aller + loin sur la relation entre mines et société :

Nouvelle-Calédonie : la mine qui questionne la démocratie

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