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Transitions énergétiques : l’enjeu est global, les solutions sont aussi locales

Les panneaux solaires, fer de lance des énergies renouvelables, ne peuvent porter tous les espoirs de transition énergétique.

Pour Bernard Bourges, cela ne fait pas de doute : il existe plusieurs transitions énergétiques. Chercheur à IMT Atlantique sur les mutations du secteur de l’énergie, il défend une vision plurielle des changements à l’œuvre sur ce terrain. À chaque situation, à chaque territoire, il associe des spécificités qui donnent, in fine, non pas une solution globale mais une multitude de réponses aux grands défis énergétiques actuels. Il s’agit là d’un point central du MOOC « Transitions énergétiques : mécanismes et leviers » qu’il pilote et qui se déroulera du 15 mai au 17 juillet 2017. À cette occasion, il nous donne son regard sur la métamorphose en cours dans le domaine de l’énergie. 

 

Vous préférez parler des transitions énergétiques plutôt que de la transition énergétique. Par quoi l’emploi du pluriel est-il justifié ?

Bernard Bourges : On parle beaucoup des enjeux globaux, de la question du changement climatique et des ressources énergétiques pour faire face à l’augmentation de la population et au développement économique. Il s’agit là du cadre général — absolument indéniable. Mais à l’échelle d’un pays, d’un territoire, d’un foyer ou d’une entreprise, ces grands défis se déclinent de manière extrêmement différentes. Les ressources énergétiques disponibles, le niveau de développement, les politiques publiques, les enjeux économiques ou les dynamiques d’acteurs sont autant de paramètres qui changent entre deux situations données, et qui ont un impact sur les solutions à mettre en place.

 

La transition énergétique ne signifie pas la même chose d’un pays à un autre ?

BB : Pas nécessairement en effet. La nécessité de changer de modèle énergétique pour diminuer le réchauffement climatique est un impératif absolu. Dans de vastes régions, le réchauffement climatique est une question de vie ou de mort pour des populations, comme celles des îles du Pacifique. À l’inverse, dans quelques cas, l’augmentation des températures peut même être vue comme une opportunité de développement économique : des pays comme la Russie ou le Canada  verront apparaître de nouvelles zones cultivables. Et en matière de ressources, il y a aussi des enjeux contradictoires. Le développement des énergies renouvelables pour des pays qui bénéficient d’un climat adapté au solaire ou à l’éolien signifie une meilleure indépendance énergétique. D’un autre côté, les progrès de la technique et la fonte des glaces rendent accessibles certains gisements fossiles auparavant trop coûteux à l’exploitation. Tout cela sous-entend une multitude d’opportunités — parfois de tentations dangereuses — et des intérêts contradictoires, souvent à l’intérieur d’un même pays ou d’une même entreprise.

 

Vous mettez en évidence le poids des enjeux économiques. Qu’en est-il des choix politiques ?

BB : Il y a bien entendu une forte dimension politique, parce qu’il existe toute une série de voies possibles. Pour complexifier le système, l’énergie est un élément qui va s’imbriquer avec d’autres défis environnementaux, mais aussi sociaux, comme la question de l’emploi. Il en résulte une alchimie spécifique. En fonction de la pondération faite au niveau politique entre ces grands problèmes de société, des choix antagonistes vont se poser. Ce n’est donc pas parce qu’un pays fait une loi sur la transition énergétique — comme celle que nous avons en France, mais il y a d’autres pays dans ce cas — que l’apparence d’unanimisme induite est réelle. Il faut comprendre que, en arrière-plan, se cachent des antagonismes forts. Et ceux-ci conditionnent les choix politiques, sociaux, ou même technologiques.

 

« Derrière la question de l’énergie, il y a quand même des lois physiques avec lesquelles on ne fait pas ce que l’on veut. »

 

Sur la question des technologies : il existe une forme d’optimisme consistant à croire que les sciences et les innovations résoudront le problème. Est-ce raisonnable de penser cela ?

BB : C’est un sentiment en effet partagé par une partie de la population. Il faut être vigilant sur ce point, car c’est aussi un discours marketing pour vendre des solutions. Néanmoins, il est très clair que la technologie contribuera de manière forte aux solutions mises en place, mais pour l’instant il n’existe pas de solution miracle. Et il n’existera probablement jamais de technologie capable de satisfaire tous les besoins en croissance, à un coût raisonnable, sans impact climatique ou environnemental majeur. Je vois régulièrement surgir des inventeurs qui promettent le mouvement perpétuel ou des rendements de 100 % voire plus… C’est aberrant ! Derrière la question de l’énergie, il y a quand même des lois physiques avec lesquelles on ne fait pas ce que l’on veut.

 

Qu’en est-il des technologies actuelles de captation des ressources renouvelables ? Elles paraissent satisfaisantes à grande échelle.

BB : C’est un enthousiasme à modérer. Aujourd’hui, il y a par exemple un engouement autour du photovoltaïque, au point que certains voient déjà tous les foyers de la planète autonomes grâce à leurs panneaux solaires. Sauf que cette utopie renvoie à une limite technologique : le Soleil est une ressource intermittente, disponible seulement la moitié de la journée et lorsqu’il fait beau. Il faut donc stocker l’énergie produite dans des batteries. Mais les batteries utilisent des ressources rares, comme le lithium, qui ne sont pas illimitées. Et l’extraire a des impacts environnementaux. Ce qui pourrait être une solution pour quelques dizaines de millions d’européens peut donc devenir un problème à l’échelle de milliards d’individus. C’est une des illustrations de la pluralité des transitions énergétiques que nous mettons en évidence dans notre MOOC.

 

Faut-il pour autant être pessimiste face au potentiel des ressources renouvelables à apporter des solutions ?

BB : L’Ademe a mené une étude pour un mix électrique à 100 % renouvelable en 2050. Une des conclusions les plus emblématiques est que c’est possible, mais qu’il faut maîtriser la demande. Cela implique d’être certain que de nouveaux usages ne vont pas apparaître. Or c’est difficile, car le prix de l’énergie est amené à baisser du fait des innovations. Si les coûts diminuent, par effet rebond, de nouveaux usages sont rendus possibles, ce qui augmente la demande. La solution réaliste est donc de jouer sur une combinaison de solutions exploitant  les ressources renouvelables (locales ou à grande échelle), une gestion intelligente des réseaux d’énergie, et les innovations technologiques. Et la maîtrise de la demande ne s’appuie pas uniquement sur des solutions technologiques mais aussi sur des changements en matière d’organisation et de comportements. Chaque combinaison sera donc spécifique à un territoire ou une situation donnée.

 

Pour le consommateur ­— qu’il s’agisse d’un particulier ou d’une entreprise — une telle solution n’augmente-t-elle pas trop la complexité de sa gestion d’énergie ? 

BB : Cette question est symbolique d’un raccourci qui est souvent fait, consistant à restreindre la question de l’énergie à celle de l’électricité. Si nous remontons aux usages, l’énergie c’est certes les usages de l’électricité, mais aussi les besoins thermiques — la chaleur — et la mobilité. Alors pour cette dernière, l’idée va être de passer à des transports  en partie électriques, mais nous n’y sommes pas encore car cela demande des investissements colossaux. Pour les besoins thermiques, l’enjeu est de réduire la demande en augmentant l’efficacité énergétique des bâtiments. L’électricité n’est donc, en gros, qu’un tiers du problème. Les solutions locales doivent aussi apporter des réponses aux autres usages énergétiques, avec des actions de nature complètement différentes. Ceci dit, il est vrai que l’électricité occupe le devant de la scène car de gros changements sont en cours. Ceux-ci ne sont pas seulement technologiques ; ils sont également institutionnels comme la libéralisation, difficiles à comprendre, et parfois même présentés de façon trompeuse aux consommateurs.

 

Qu’entendez-vous par là ?

BB : Aujourd’hui, nous ne savons pas différencier les électrons dans le réseau. Aucun distributeur ne peut vous dire à un instant t que vous recevez de l’électricité produite uniquement par tel champ éolien, ou généré par telle centrale nucléaire. Il faut donc être vigilant envers les acteurs énergétiques qui vous disent le contraire. On retrouve là le poids des contraintes physiques. À cela s’ajoutent des limites juridiques et économiques. Mais on comprend bien que dans ce contexte de grands changements, Il y a des tas d’acteurs qui essaient, sinon de gagner, au moins de ne pas perdre.

C’est aussi pour cela que nous faisons ce MOOC. Il faut aider le consommateur à comprendre la chaîne de l’énergie : d’où vient l’énergie ? quelles sont les lois physiques élémentaires qui interviennent ? Il faut essayer de décoder tout ça. Mais pour comprendre les transitions énergétiques, il faut également cerner les contraintes liées spécifiquement aux sociétés humaines et aux organisations. Et c’est aussi cela que nous proposerons dans le MOOC, en nous appuyant sur les compétences diverses des écoles de l’IMT et de partenaires extérieurs.

 

Le MOOC « Transitions énergétiques : mécanismes et leviers » en bref

Le MOOC « Transitions énergétiques : mécanismes et leviers » de l’IMT est disponible sur la plateforme Fun. Il se déroulera du 15 mai au 17 juillet 2017. Il s’adresse aussi bien aux consommateurs souhaitant mieux comprendre le débat sur les énergies, qu’aux professionnels voulant cerner des leviers spécifiques pour leur entreprise.

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