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Sauvegarder les vestiges numériques de la révolution tunisienne

Source : raphaelthelen / Flickr.

Le 11 mars 2017, les Archives nationales de Tunisie recevaient un fonds documentaire sur la révolution tunisienne qui s’est déroulée du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011. Constitué par des universitaires et des associations à l’initiative de Jean-Marc Salmon, sociologue et chercheur associé à Télécom École de Management, il permettra notamment de protéger les nombreuses ressources numériques diffusées sur Facebook, et reconnues aujourd’hui comme moteur du soulèvement. Au-delà d’un travail de mémoire et d’historiographie, la démarche est représentative des défis que le numérique lance à l’archivage de l’histoire des sociétés contemporaines.

 

Il est environ 11 h en ce matin du 17 décembre 2010. Dans la ville de Sidi Bouzid, au cœur de la Tunisie, le jeune vendeur de fruit Mohammed Bouazizi se voit confisquer sa marchandise par une policière. Pour lui, c’est un énième abus du régime autoritaire de Zine el-Abidine Ben Ali, à la tête du pays depuis plus de 23 ans. Un peu plus tard, las de la répression dont lui et ses concitoyens sont victimes, il s’immole par le feu devant la préfecture de la ville. Rapidement, des émeutes voient le jour dans les rues de Sidi Bouzid, filmées par les habitants. La révolution en est à ses prémices, et les vidéos prises à partir des smartphones des émeutiers joueront un rôle crucial dans l’escalade et la diffusion de la contestation du régime.

Car si la plupart des banques d’images et de vidéos en ligne sont interdites d’accès par le gouvernement tunisien — et que les proxy* sont difficiles à mettre en place pour contourner ces restrictions — le réseau social Facebook est, lui, bien ouvert. Pour les opposants, c’est une opportunité d’interpeller les chaînes d’information locales et étrangères. Des groupes Facebook s’organisent pour collecter les images et les relayer. Les contestataires luttent ainsi pour la représentation médiatique de l’événement, en fournissant leurs images prises par smartphones aux chaînes télévisées France 24 et Al Jazeera. C’est l’effet d’échelle qui est clairement recherché : le journal télévisé d’Al Jazeera est regardé par 10 à 15 % des tunisiens.

« Le gouvernement de Ben Ali a dû abandonner sa tactique de black-out pratiquée habituellement, impossible à mettre en place face à l’impact d’Al Jazira et de France 24 » raconte Jean-Marc Salmon, chercheur associé à Télécom École de Management et membre du LASCO IdeaLab de l’IMT (voir « Le + » en fin d’article). Pour ce sociologue spécialiste du sujet, « ce qui se passait dans la rue et sur le web était lié : le combat pour aiguillonner la représentation médiatique par Facebook était le prolongement de la volonté de reconnaissance de l’évènement dans la rue ». C’est cette interconnexion qui l’a d’ailleurs poussé, dès 2011, à mener des recherches sur la place d’internet dans la révolution tunisienne — première du genre à utiliser un réseau social comme outil de pouvoir politique.

Les chaînes TV ont dû s’adapter à ces nouvelles ressources vidéos sur lesquelles elles n’avaient plus la primauté, puisque postées d’abord sur le réseau social. Très rapidement, dès le second jour d’émeutes, un nouveau format d’interview a vu le jour : en plateau, le ou la journaliste interviewait à distance une personnalité locale présente sur le site (un professeur, un avocat, un médecin…) de Sidi Bouzid ou des villes alentours dans lesquelles les contestations gagnaient du terrain. La photo du visage de l’interrogé était diffusée sur une moitié d’écran. Sur l’autre moitié, les images des smartphones défilaient, récupérées de Facebook, et étaient commentées en direct par l’interviewé.

Le 19 janvier 2010, La moisson maghrébine — le JT d'Al Jazeera de 21 h — interview en direct Ali Bouazizi, un responsable local d'un parti d'opposition. En parallèle sont diffusées les images des premiers soulèvements, comme ici l'incinération d'une voiture du RCD, le parti du président Ben Ali.
Le 19 décembre 2010, La moisson maghrébine — le JT d’Al Jazeera de 21 h — interview en direct Ali Bouazizi, un responsable local d’un parti d’opposition. En parallèle sont diffusées les images des premiers soulèvements survenus la veille et l’avant-veille et tournées par des amateurs, comme ici l’incinération d’une voiture du RCD, le parti du président Ben Ali. Ici, une capture d’écran de cette émission.

 

Popularisé par les médias couvrant la révolution tunisienne, ce format fait aujourd’hui office de standard médiatique dans le traitement de nombreux évènements (catastrophes naturelles, attentats…) pour lesquels les journalistes n’ont pas de vidéos réalisées par leurs propres moyens. Pour Jean-Marc Salmon, c’est le « côté extrêmement moderne des opposants » qui a permis de créer ce nouveau rapport entre les réseaux sociaux et les grands médias. « Ce qu’ont compris les gens de Sidi Bouzid, c’est qu’il y a un continuum numérique : les gens filmaient avec un téléphone et se disaient immédiatement ‘il faut mettre cette vidéo sur Al Jazeera’. »

Protéger les vidéos pour le travail de mémoire

De par le rôle central qu’elles ont joué pendant les 29 jours de révolution, ces vidéos amateurs ont une valeur considérable pour les historiens et sociologues actuels et futurs. Mais quelques années après la révolution, elles ne sont plus autant consultées que pendant les évènements de 2010. Ceux qui les ont mises en ligne ne voient plus l’intérêt de les y laisser, et elles se perdent. « En 2015, alors que j’étais en Tunisie pour mener mes travaux de recherche sur la révolution, j’ai remarqué que je n’arrivais pas à retrouver certaines images ou vidéos auxquelles j’avais accès auparavant, témoigne le sociologue. Sur un article du site de France 24 par exemple, il y avait toujours le texte mais plus la vidéo associée, car le compte YouTube, sur lequel elle avait été mise en ligne, avait été supprimé. »

À l’initiative de Jean-Marc Salmon, un travail de recherche et d’archivage a donc été mené par l’université de La Manouba, sous l’égide des archives nationales de Tunisie, et avec le concours de la Fondation euro-méditerranéenne de soutien aux défenseurs des droits de l’Homme. Durant un an, les équipes de cette collaboration ont parcouru le territoire tunisien à la recherche des administrateurs des pages Facebook, des réalisateurs amateurs, des opposants mis en scène dans les vidéos. Les chercheurs ont pu rassembler plus d’un millier de vidéos et quelques dizaines de témoignages. Le fonds documentaire ainsi constitué a été remis aux Archives nationale de Tunisie le 17 mars dernier.

La démarche est caractéristique des questions nouvelles qui se posent aux historiens des révolutions. Leur matière première usuelle est constituée de tracts militants, de rapports de police, de journaux, pour lesquels les auteurs sont clairement identifiés, les sources souvent mentionnées, les informations recoupées ou modalisées pour traduire une incertitude. Avec les vidéos, la qualification de l’information est plus délicate : qui a filmé ? Quel est son but ? Dans le cas de la révolution tunisienne, est-il un opposant du régime voulant délivrer un message politique, ou un simple observateur de la scène ? La vidéo est-elle même authentique ?

Pour répondre à ces questions, les historiens et archivistes doivent donc remonter les canaux de diffusion des vidéos pour retrouver les rushs initiaux. Car chaque montage exprime un choix. Ainsi, une vidéo prise par un opposant dans la rue prendra une valeur différente lorsqu’elle sera remontée par une chaîne de télévision qui l’extraie de Facebook pour l’introduire dans son journal télévisé. « Il faut absolument retrouver le document original pour comprendre la bataille de la représentation à partir du message implicite de ceux qui ont filmé » pointe Jean-Marc Salmon.

Cependant, il est parfois délicat de remonter jusqu’à la source première. Le sociologue reconnaît s’être heurté à l’anonymat des auteurs postant sur YouTube sous un pseudonyme, ou envoyant sous un faux nom leurs vidéos aux administrateurs des pages. Il faut alors se contenter de la version après le premier montage.

La constitution du fonds documentaire devrait cependant faciliter la poursuite des recherches pour retrouver et interroger certains des auteurs : « les archives vont être ouvertes aux universitaires pour que les historiens s’en saisissent » annonce Jean-Marc Salmon. Petit à petit, la communauté des chercheurs mobilisés sur le sujet devrait alors affiner les connaissances sur les documents récupérés.

L’optimisme est d’autant plus de mise que les personnes interrogées par les chercheurs ayant constitué le fonds étaient plutôt enthousiastes à l’idée de contribuer à améliorer les connaissances sur la révolution tunisienne. « Les gens ont le souci de l’archivage parce qu’ils ont le sentiment d’avoir participé à quelque chose d’historique, et ils ne veulent pas que cela soit oublié », souligne Jean-Marc Salmon.

À coup sûr l’utilisation à venir du fonds sera scrutée par les chercheurs, tant il constitue une première dans l’archivage de documents nativement numériques. Le chercheur de Télécom École de Management y voit d’ailleurs un laboratoire d’expérimentation : « Par le fait qu’il n’y a quasiment pas eu d’écrits pendant les 29 jours de la révolution tunisienne, ces archives nous confrontent à la réalité de notre société dans 30 ou 40 ans, lorsque les seuls témoignages de notre histoire ne seront plus que numériques. »

 

*Les proxys sont des serveurs intermédiaires utilisés pour accéder à un réseau inaccessible en temps normal.

 

Le LASCO, un laboratoire d’idées pour interroger les émergences de sens à l’ère numérique

Jean-Marc Salmon a effectué ses travaux sur la révolution tunisienne avec le laboratoire d’innovation en sciences sociales (LASCO IdeaLab) de l’IMT, dirigé par Pierre-Antoine Chardel, chercheur à Télécom École de Management. Ce laboratoire a pour vocation d’être une plateforme originale de collaborations entre le milieu de la recherche en sciences sociales, les secteurs du numérique et de l’innovation industrielle. Sa mission scientifique principale consiste à analyser les conditions d’émergence du sens à l’heure où les subjectivités, les rapports interpersonnels, les organisations et les espaces politiques sont l’enjeu de mutations importantes, en particulier avec l’expansion des technologies numériques et la mondialisation de certains modèles économiques. Le LASCO rassemble des chercheurs d’institutions diverses, telles que les universités Paris Diderot, Paris Descartes, Picardie Jules Verne, la Sorbonne, HEC, l’ENS Lyon ; et à l’étranger les universités de Laval et de Vancouver (Canada), et de Villanova (USA).

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