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Grandes transformations du XXIe siècle : « les sciences humaines et sociales sont incontournables »

Nouveaux matériaux, intelligences artificielles, énergie verte, réalité virtuelle, 5G… autant d’innovations technologiques qui impactent notre société. Les transformations qu’elles sous-tendent modifient nos organisations, en redéfinissant la place de l’humain dans son environnement, à la fois de travail mais aussi privé. Pour Christian Roux, directeur de la recherche et de l’innovation de l’IMT, cet aspect ne peut être laissé de côté. Défenseur d’une approche systémique et pluridisciplinaire face aux transitions numérique, productive et environnementale qui s’amorcent, il revient avec nous sur la place des sciences humaines et sociales dans les réflexions sur ces sujets. Un bel avant-goût du colloque « Société, entreprise, économie : les transformations à l’œuvre » que l’IMT organise les 3 et 4 novembre pour présenter l’état de l’art sur cette thématique.

 

Selon vous, une approche systémique des transitions portées par les nouvelles technologies est indispensable. Pourquoi ?

Christian Roux : Seule une approche globale peut donner lieu à des solutions qui répondent véritablement aux besoins. En ce sens, une démarche de co-conception qui intègre l’ensemble des questionnements est indispensable. Associer les sciences humaines et sociales aux interrogations sur les innovations plus technologiques permet de questionner leur pertinence, de ne pas s’apercevoir trop tard qu’un produit ou un service est complètement inadapté aux besoins des utilisateurs. Pour prendre un exemple très concret : l’industrie du futur — ou industrie 4.0 — transforme les procédés, avec des technologies comme la réalité augmentée qui va modifier la pratique des opérateurs, en guidant par exemple leurs gestes. Si nous ne prenons pas en compte l’humain qu’est cet utilisateur, la solution a de grandes chances de tomber à côté de l’objectif recherché. Les sciences humaines et sociales sont donc incontournables.

 

L’entreprise est un thème privilégié de recherche en sciences humaines et sociales pour l’IMT ?

ChR : Nos lignes de forces sont en prise avec le contexte complexe des grandes transformations en cours. Dans la mesure où les entreprises sont particulièrement impactées par ces transitions, il apparaît naturel de s’y intéresser. Celles-ci se pensent de plus en plus en réseau, hors les murs. Cela questionne les nouvelles formes d’organisation et entraîne des tensions accrues dans les diverses fonctionnalités de l’entreprise, comme par exemple la logistique. Nouvelle forme signifie également management plus responsable, avec des performances attendues aussi à ce niveau. D’une manière générale, l’entreprise subit de nombreux changements dus à une numérisation très diffusante. La notion de valeur est challengée, et il faut s’intéresser à ce qu’elle est vraiment. Ce qui amène à redéfinir les maillons traditionnels de l’entreprise, que sont la production, l’utilisation de cette valeur, ou la conception.

La question de la conception est par ailleurs aussi un axe fort de notre recherche. Quels sont les évolutions des processus individuels et collectifs déterminants dans les diverses phases de conception d’un produit ou d’un service ? Nous touchons là à des problématiques de design et d’innovation sur lesquelles nos chercheurs travaillent. Notre interaction avec l’écosystème de l’entreprise nous apporte beaucoup dans ce domaine, sur tout ce qui touche aux fab labs, à l’innovation ouverte, etc.

 

L’entreprise fait partie de l’environnement de l’humain, mais la numérisation touche aussi sa sphère personnelle. De ce point de vue, quels sont les questionnements que se posent vos chercheurs ?

ChR : Les aspects éthiques des innovations technologiques apparaissent comme un sujet évident. La problématique de la gouvernance des algorithmes par exemple est directement liée aux interrogations sur les intelligences artificielles. L’humain se retrouve également intégré dans des nouveaux réseaux d’objets connectés, quelle y est sa place ? C’est la question à laquelle tente de répondre la chaire Réseaux sociaux et objets connectés de Télécom École de Management.

La posture de l’individu comme consommateur est par ailleurs redéfinie. C’est tout le champ ouvert par les réflexions sur le digital labor, où la participation de la foule à des plateformes comme YouTube se conçoit comme une forme de travail. Quelles contreparties l’utilisateur attend-il alors ?

À lire sur le blog : Internet des objets : quelle place pour l’humain ?

 

Dans les interrogations que vous mentionnez se profilent des aspects qui touchent à la régulation. Quelle est la place d’un institut de recherche comme l’IMT sur ce plan ?

ChR : Nous nous positionnons en amont des régulations. Notre rôle est de conseiller les pouvoirs publics et d’alimenter les réflexions sur les mécanismes de régulation. Nous sommes capables de fournir des clés d’analyse et de compréhension. Les sciences sociales trouvent là toute leur place, étant donné qu’au travers de la régulation, nous touchons aux compromis sociaux. Une fois les régulations mises en place, il faut aussi être capable de les analyser, notamment pour étudier et expliquer les dysfonctionnements. Un bon exemple est celui de la gestion des données, pour laquelle il faut trouver un compromis entre protection de la vie privée et création de valeur. C’est l’objet de la chaire Valeurs et politiques des informations personnelles qui réunit trois de nos écoles sur ce sujet, alors qu’une chaire Innovation & régulation à Télécom ParisTech s’intéresse aussi de très près à ces questions.

 

Comment intégrer ces compétences dans une approche systémique ?

ChR : D’abord, les chaires que nous avons citées permettent d’associer plusieurs compétences et disciplines, et d’associer les industriels qui apportent leurs problématiques. Ensuite nous développons des lieux d’expérimentations, comme les living lab, qui sont des espaces dans lesquels nous pouvons analyser les comportements humains dans des contextes technologiques variés et maîtrisés. Pour l’IMT, une approche systémique est avant tout un héritage de la formation d’ingénieur à la française, très généraliste sur le plan technologique comme sur le plan des sciences humaines et sociales, pour apporter des solutions concrètes aux problèmes posés. Au fil du temps, cette démarche s’est inévitablement déclinée sur la recherche que nous menons. Certaines de nos écoles sont aujourd’hui plus que bicentenaires, et ont de tout temps tenu à garder un lien étroit avec les entreprises et la société.

À lire sur le blog : Les living labs en santé au service des citoyens

 

Afin d’approfondir le sujet, le colloque « Société, entreprise, économie : les transformations à l’œuvre » donnera lieu à une série d’articles sur le blog R&I traitant spécifiquement des recherches en cours sur les sujets évoqués ici. Vous pourrez les retrouver ci-dessous au fur et à mesure de leur publication.

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